Propos recueillis par Francesco Subiaco
Titre d'Il Tempo : «L'Islam politico è l'unica ideologia totalitaria rimasta: Combatterla è una priorità per tutto l'Occidente» (L'islam politique est la seule idéologie totalitaire qui subsiste : le combattre est une priorité pour tout l'Occident).
Il Tempo : Quel est votre avis sur l'équilibre des pouvoirs et l'alignement stratégique à l'œuvre actuellement au Moyen-Orient ?
Daniel Pipes : Comme on peut le voir depuis la Première Guerre mondiale, la région ne cesse de connaître des mutations rapides, probablement les plus rapides au monde. Aujourd'hui, la Turquie et Israël se sont imposés comme les puissances régionales dominantes, tandis que les Émirats arabes unis connaissent une montée en puissance impressionnante. À l'inverse, l'Iran a perdu une grande partie de son influence tandis que d'anciennes puissances comme l'Égypte, la Syrie et l'Irak demeurent quasiment insignifiantes. L'Arabie saoudite quant à elle devrait jouer un rôle important, compte tenu de la taille de sa population, de sa superficie et de ses dépenses militaires. Elle demeure cependant une puissance plus potentielle que réelle.
Il Tempo : Comment la rivalité entre la Turquie et Israël influence-t-elle la dynamique régionale ?
DP : Il y a trente ans, leur alliance était solide et apparemment durable mais l'arrivée au pouvoir, en 2003, de Recep Tayyip Erdoğan a profondément modifié les perspectives et l'orientation de la Turquie qui s'est rapprochée de l'islamisme et éloignée de l'Occident. Je dirais que ce changement est comparable à la prise de pouvoir, en 1979, de l'ayatollah Khomeini en Iran mais de manière plus démocratique, moins violente et bien plus efficace. Les tensions entre Ankara et Jérusalem dominent déjà la politique syrienne et risquent de s'étendre à d'autres régions comme Chypre, Gaza et la Somalie.
Il Tempo : Quels scénarios futurs faut-il anticiper sur cet échiquier géopolitique en évolution ?
DP : On peut s'attendre à ce qu'Israël et la Turquie prennent chacun la tête d'un bloc de pays rivaux : d'un côté, les signataires des Accords d'Abraham ; de l'autre, les islamistes sunnites comme l'Arabie saoudite et le Qatar.
Il Tempo : Quelles perspectives voyez-vous pour le régime iranien ?
DP : La répression et l'échec économique qui le caractérisent signifient qu'il est en train de s'effondrer peu à peu. Chaque insurrection le fragilise toujours plus et l'une d'elles finira par renverser la dictature. C'est la révolution islamique qui a ouvert l'ère actuelle du Moyen-Orient, c'est une révolution anti-islamique qui y mettra fin. Ce serait le comble de l'ironie de voir le fils du shah renversé en 1979, revenir sur le trône près d'un demi-siècle plus tard.
Il Tempo : Comment voyez-vous l'évolution de la question iranienne, au moment où les gouvernements américain et iranien se rencontrent à Oman ?
DP : Étant donné que la République islamique d'Iran va s'effondrer et que la seule question est de savoir quand et comment, la question-clé à Oman concerne le rôle des États-Unis : vont-ils faire ou non partie de la solution ? Dit plus simplement, les États-Unis vont-ils attaquer le régime, comme l'espèrent des millions d'Iraniens, ou pas ?
Il Tempo : Quelle importance revêtent pour l'Occident la défense de la laïcité et la protection contre l'islamisme ?
DP : L'islamisme étant, à l'échelle mondiale, la seule idéologie totalitaire véritablement robuste (ni Poutine ni Xi n'apportent d'idées nouvelles), le combattre revêt une importance suprême, à peu près analogue à la lutte contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale et à celle contre le communisme pendant la Guerre froide. Jusqu'à présent, cette guerre a surtout été caractérisée en Occident par l'aveuglement et la lâcheté.
Il Tempo : Quel est votre avis sur la récente résurgence de l'antisémitisme dans les sociétés occidentales ?
DP : Les marques actuelles d'antisémitisme diffèrent de celles du passé car elles sont principalement liées aux actions menées par Israël et non aux communautés juives du monde entier. Par ailleurs, ces actions israéliennes concernent dans leur très grande majorité la Cisjordanie et surtout Gaza – et non pas, par exemple, le Liban ou l'Iran. Les penchants antisémites ne s'atténueront que lorsque Israël aura résolu la question palestinienne. Et cela n'arrivera que lorsque Israël comprendra qu'il doit chercher la victoire sur les Palestiniens, ce à quoi il n'aspirait – étonnamment – pas jusqu'à présent.
Il Tempo : À quoi doit-on s'attendre dans la guerre russe contre l'Ukraine ?
DP : Je pense que la couverture médiatique se focalise trop sur la souffrance de l'Ukraine qui est certes réelle mais étant donné que les Ukrainiens défendent leur patrie contre un conquérant vorace et qu'ils ont la volonté de poursuivre la lutte, la souffrance passe au second plan. Les difficultés à rendre compte de ce qui se passe en Russie font que la souffrance endurée dans ce pays reçoit beaucoup moins d'attention alors qu'elle est bien plus importante étant donné qu'elle influence et même peut compromettre la guerre d'agression de Poutine. C'est pourquoi chaque jour de résistance de la part des Ukrainiens les rapproche de la victoire. Chaque jour me rend plus optimiste pour l'Ukraine.
Il Tempo : Comment évaluez-vous la perspective d'une force militaire de l'Union européenne ?
DP : L'hostilité de Trump envers ses alliés me révolte mais j'admets y trouver un côté positif. Tant que les États-Unis détenaient un pouvoir écrasant et l'utilisaient de manière responsable, comme ce fut le cas entre 1945 et 2008, leurs alliés pouvaient se permettre de se détendre, de consacrer des budgets aux services sociaux et de laisser les affaires importantes à Washington. Comme je l'observais déjà en 1997, « les Américains, adultes, ont fait des autres des enfants. » Mais aujourd'hui, après les mandats de deux présidents américains faibles, Obama et Biden, et celui désormais d'un président imprévisible et irresponsable, ces alliés doivent mûrir et assumer leurs responsabilités. Pour l'Europe, cela veut dire qu'il faut quitter le confort de l'État Providence pour affronter la dure réalité du pouvoir en tenant tête à la Russie, en aidant financièrement l'Ukraine et en développant une véritable capacité militaire. Même si cela résulte d'une situation regrettable, c'est une évolution tout à fait positive.
Il Tempo : Comment voyez-vous les efforts actuels de réarmement en Occident, en particulier en ce qui concerne l'OTAN ?
DP : Il faudra du temps pour se défaire de quatre-vingts ans de dépendance envers les États-Unis. Ce sera donc un changement lent et difficile. La combinaison de la menace russe et de la puissante économie européenne, proche de celle des États-Unis et dix fois supérieure à celle de la Russie, me rend optimiste quant à la réussite des Européens à réaliser ce changement.
Il Tempo : Quelle est votre avis sur la politique étrangère de Donald Trump ?
DP : Je l'ai qualifié sur X de « président vaniteux, distrait, capricieux, avide d'argent et qui a l'intelligence d'un élève moyen de 10e [un adolescent de 15 ans]. » J'aurais pu ajouter qu'il est ignorant, incohérent et déloyal. Une telle personne n'a pas de politique étrangère mais des préjugés sur les pays étrangers. Indéniablement, il prend parfois de très bonnes mesures, comme le fait d'aider Israël à détruire les infrastructures nucléaires iraniennes, et il faut le lui reconnaître. Je disais qu'un cow-boy avait pris la Maison Blanche. Désormais, je le qualifie de prince médiéval qui ne rend de comptes à personne.
Il Tempo : Comment interprétez-vous le retour récent et prudent de l'establishment républicain traditionnel en matière de politique étrangère – en particulier des figures comme Marco Rubio – par opposition à un mouvement MAGA qui semble, au moins en partie, perdre de l'élan ?
DP : Il s'agit d'une tendance appréciable. Toutefois la situation peut changer du tout au tout instantanément. Demain, Trump pourrait remplacer Rubio par une politicienne radicale MAGA comme Marjorie Taylor Greene, une ancienne alliée. Toutes ses politiques sont imprévisibles et susceptibles de revirements soudains.


