Propos recueillis par Tommaso Alessandro De Filippo
Note de DP : Tommaso Alessandro De Filippo m'a interviewé pour le site d'information italien Linkiesta le 25 février. Cependant, l'entretien n'a pas été publié avant le début de la guerre israélo-américaine contre l'Iran, trois jours plus tard. Il en a donc publié un extrait dans Il Tempo du 13 mars. Voici la version complète telle que soumise le 25 février.
Linkiesta : Considérez-vous que les différences très médiatisées entre les gouvernements américain et israélien vis-à-vis de l'Iran sont authentiques, trompeuses, ou les deux à la fois ?
Daniel Pipes : Vu de l'extérieur, il m'est impossible de juger des manœuvres dont les gouvernements pourraient user, mais les différences entre les États-Unis et Israël sont bien réelles. En résumé, Donald Trump se concentre sur la question nucléaire tandis que Benjamin Netanyahou s'inquiète de la République islamique d'Iran en tant que telle. Le premier cherche un accord, le second cherche un renversement du régime. Ce contraste reflète de nombreux autres enjeux où Trump cherche une modification limitée (pensons à Gaza, à l'Ukraine et au Venezuela), tandis que ceux qui ont des intérêts majeurs cherchent un changement fondamental. Autrement dit, la vision transactionnelle de Trump diffère de toute approche philosophique ou idéologique.
Linkiesta : Moscou et Pékin n'ont guère aidé Téhéran alors qu'elle était dans le besoin. Pourraient-elles sacrifier l'Iran en échange de concessions américaines sur l'Ukraine et Taïwan ?
DP : Rien n'indique selon moi que Vladimir Poutine et Xi Jinping aient obtenu des concessions pour leur prise de distance par rapport à l'Iran. Chacun a ses raisons d'agir de la sorte. Poutine a un problème bien plus urgent avec sa guerre en Ukraine qui s'enlise. Xi a des différends bien plus importants avec les États-Unis. Il est donc probable que ces deux États aient abandonné l'Iran sans rien obtenir en retour.
Linkiesta : La confrontation militaire avec l'Iran sert-elle à Trump de diversion face aux problèmes intérieurs tels que l'affaire Epstein, la décision de la Cour suprême prise contre lui sur les tarifs et la situation difficile de l'économie américaine ?
DP : Les présidents américains ont toujours trouvé les affaires étrangères plus agréables que les affaires intérieures, en grande partie parce qu'ils y ont beaucoup plus d'autorité. De plus, le fait de rencontrer des dirigeants étrangers confère plus de prestige que les chefs syndicaux ou les élus locaux. Cela dit, je ne vois aucune raison de croire que Trump utilise la confrontation avec l'Iran comme une « diversion » en vue de détourner l'attention des électeurs américains de leurs préoccupations quotidiennes.
Linkiesta : Quelle est la probabilité que Téhéran, se sentant piégé, frappe d'abord les bases américaines et Israël ?
DP : Compte tenu de la nette supériorité militaire de l'Iran face aux États-Unis et à Israël, de l'important contingent américain qui cerne le pays et de l'échec des précédentes attaques iraniennes contre Israël, il est extrêmement improbable que ses dirigeants déclenchent une guerre.
Linkiesta : En cas de guerre, le régime iranien ferait-il des compromis sur son programme nucléaire et ses capacités balistiques pour rester au pouvoir ? Ou résisterait-il aux concessions, même au risque de sa chute ?
DP : J'imagine un débat très intense sur cette question au sein des rangs de la République islamique. Le choix est cornélien : rester à l'offensive, coûte que coûte, même au risque de la destruction ? Ou trahir l'héritage de Khomeiny pour survivre ? Si je devais me prononcer, je dirais que la survie est l'option la plus probable.
Linkiesta : Quelle importance revêt la chute de la République islamique d'Iran pour le Moyen-Orient et pour le mouvement islamiste mondial ?
DP : Depuis près d'un demi-siècle, l'Iran révolutionnaire perturbe le Moyen-Orient et plus encore. Son renversement aurait donc un impact profond sur la région, contribuant à l'apaiser. Peut-être plus important encore, la prise de pouvoir de l'ayatollah Khomeini en 1979 a transformé l'islamisme d'une force d'opposition en une puissance dirigeante, conférant à cette idéologie le pouvoir et un attrait accru. À l'inverse, la chute de la République islamique marquerait la fin d'une ère, affaiblissant l'islamisme et réduisant son influence.
Linkiesta : L'effondrement du régime iranien accélérerait-il celui de ses agents et alliés, le Hamas, le Hezbollah, les Houthis et d'autres encore ?
DP : Un effondrement les affaiblirait certainement, mais ces groupes ne dépendent pas entièrement de Téhéran et survivraient donc probablement un certain temps.
Linkiesta : Quelles mesures recommandez-vous au gouvernement américain contre le régime iranien ?
DP : Ma règle d'or est la suivante : ne jamais engager une guerre à grande échelle sans être prêt à déployer l'infanterie. Autrement dit, un dirigeant démocratique doit être certain du soutien de ses électeurs avant de poursuivre un objectif militaire tel qu'un changement de régime. Certes, la puissance aérienne peut à elle seule atteindre des objectifs limités et précis, comme lors de la guerre des Douze Jours et de l'opération au Venezuela, mais pas davantage. N'attaquez pas l'Iran dans le but de changer de régime sans être prêt à envoyer des troupes au sol.
Linkiesta : Quel rôle l'Europe devrait-elle jouer dans la crise actuelle du Moyen-Orient ?
DP : L'horreur de la guerre menée par Poutine contre l'Ukraine a eu le mérite de faire prendre conscience aux Européens des réalités géopolitiques. J'espère que cette nouvelle prise de conscience les amènera à soutenir toutes les initiatives américaines et israéliennes contre la République islamique d'Iran.

