Cette interview constitue le seul chapitre à contre-courant d'un volume, The House of Islam, qui présente « les arguments contre la distinction islam/islamisme ». Il constitue le premier numéro de l'Ideological Defense Institute Journal. Danny Burmawi, l'intervieweur, est le fondateur et directeur exécutif de l'Ideological Defense Institute.
Le chapitre, qui inclut également une réponse du frère Rachid, est disponible dans le PDF ci-joint (PDF)
Danny Burmawi : L'année dernière, lors de notre première rencontre, je vous ai demandé pourquoi vous utilisiez systématiquement le terme « islamisme » plutôt que le mot « islam ». Vous avez répondu en partie que tout le débat sur l'islam/islamisme se résume en fin de compte à deux questions fondamentales : d'une part la question que les sceptiques par rapport à l'islamisme en tant que concept se posent : « Muhammad était-il musulman ou islamiste ? » ; d'autre part, la question posée par les défenseurs de ce concept : « Si vous abandonnez les musulmans qui veulent réformer l'islam, comment allez-vous combattre l'islamisme ? » Pouvez-vous clarifier et approfondir votre propos.
Daniel Pipes : « Muhammad était-il musulman ou islamiste ? » Le fondateur de l'islam était un musulman ordinaire, pas un islamiste. L'islamisme, qui est une idéologie totalitaire, est apparu il y a un siècle dans le sillage du fascisme en Italie et du communisme en Union soviétique.
« Si vous abandonnez les musulmans qui veulent réformer l'islam, comment allez-vous lutter contre l'islamisme ? » Le fait de ne pas tenir compte des musulmans anti-islamistes sape leur effort pour proposer une alternative modérée.
Burmawi : Dans ce numéro [de l'IDI Jounal], nous soutenons que l'islamisme n'est pas une idéologie distincte de l'islam mais simplement l'islam lui-même. Nous présentons l'islam comme une véritable « Maison » dans laquelle la religion (prière, jeûne, piété personnelle) ne constitue qu'une seule de ses différentes pièces. Les autres pièces à savoir, la politique, la charia, la gouvernance, le djihad et le contrôle total de la société, sont tout aussi essentielles à la structure, toutes bâties selon le Coran, la Sunna et les Hadiths. Selon nous, ceux qui occupent pleinement les pièces politique, juridique et djihadiste de la maison ne sont pas des « islamistes » vivant dans un bâtiment distinct. Ils sont tout simplement les musulmans les plus constants. Que répondez-vous à cela ?
Pipes : Le groupe islamiste le plus extrême, l'État islamique, s'inspire habilement de précédents vieux de 1400 ans et les applique avec assez de justesse à la vie moderne. Son apparition en 2015 a suscité l'opposition de la plupart des musulmans, qui ne souhaitent pas imiter son comportement bizarrement anachronique. Pour prendre un exemple, l'État islamique considère que les règles islamiques de l'esclavage sont à l'heure actuelle pleinement valides. Ce n'est pas de la cohérence mais un extrémisme fou largement rejeté.
Burmawi : Quels sont les écrits canoniques de « l'islamisme » ? Ne s'agit-il pas exactement des mêmes que ceux de l'islam, à savoir le Coran et les hadiths ? Le prophète de l'islamisme n'est-il pas le même prophète Muhammad ? Les livres d'interprétation faisant autorité sur lesquels s'appuient les islamistes ne sont-ils pas les mêmes textes fondamentaux du tafsir et du fiqh utilisés au sein de l'islam dominant depuis quatorze siècles ? L'utilisation du terme « islamisme » ne trompe-t-elle pas les gens en leur faisant croire qu'il s'agit d'une sorte de déviation marginale ou moderne, alors qu'en réalité il représente la présentation la plus fondamentale et authentique de l'islam classique ?
![]() Thomas de Torquemada |
Burmawi : Êtes-vous d'accord pour dire que la distinction linguistique et conceptuelle entre islam et islamisme est devenue le paradigme dominant dans les mondes politique et académique occidentaux ?
Pipes : Non, je vois un large rejet de cette distinction, un rejet qui va du député américain Randy Fine préférant les chiens aux musulmans, aux gauchistes hurlant à « l'islamophobie » en réponse aux critiques de l'islamisme.
Burmawi : À notre avis, cette distinction entrave la capacité de l'Occident à comprendre et à répondre au défi civilisationnel posé par l'islam et a, peut-être involontairement, servi de bouclier à la Chambre elle-même. Pouvez-vous nous donner votre réponse ?
Pipes : La distinction islam/islamisme joue un rôle crucial dans l'élaboration d'une réponse efficace des non-musulmans à l'islamisme.
Premièrement, les États laïques modernes peuvent combattre une idéologie mais pas une religion. Ils ne peuvent pas se transformer en États croisés. Tout comme ils combattaient auparavant le fascisme et le communisme, ils peuvent désormais combattre l'islamisme.
Deuxièmement, seuls les musulmans anti-islamistes peuvent offrir une alternative moderne et modérée à l'islamisme. La distinction islam/islamisme permet une alliance entre eux et les non-musulmans pour combattre ce fléau. Permettez-moi de proposer une analogie : les vainqueurs occidentaux de la Seconde Guerre mondiale distinguaient les Allemands des nazis, ils pouvaient donc compter sur Konrad Adenauer pour construire une République fédérale d'Allemagne pacifique.
Troisièmement, les musulmans méritent les mêmes droits et devoirs que tout autre citoyen, ni droits particuliers ni handicaps uniques.
Burmawi : À l'origine, le terme islamisme est apparu à l'époque des Lumières et était alors en grande partie synonyme de l'islam lui-même. Aujourd'hui, cependant, il comporte plusieurs significations souvent contradictoires. Le chercheur iranien Mehdi Mozaffari l'a même qualifié d'ORNI ou « objet religieux non identifié ». Étant donné l'absence de définition unique et unanimement acceptée du terme islamisme, comment ce terme peut-il être utile sur le plan analytique ?
Pipes : Comme l'a montré Martin Kramer, le mot [islamisme] a eu en effet une carrière longue et haute en couleur. Mais de nombreux autres mots ont évolué au fil des siècles et ont acquis aujourd'hui une signification spécifique. Quand j'étais jeune, l'adjectif gai signifiait heureux. Aujourd'hui, il signifie homosexuel.
D'ailleurs, l'islam est aussi difficile à définir : inclut-il les Ahmadiyya, l'alawisme, l'alévisme, la Nation of Islam et ses groupes dérivés ?
Quant à l'islamisme, on peut le définir comme suit : une idéologie qui prétend résoudre tous les problèmes modernes en revenant à un code de loi médiéval, la charia.
Burmawi : Les enquêtes du Pew Research Center montrent qu'une majorité significative de musulmans dans de nombreux pays soutiennent l'application de la charia sous une forme ou une autre. Si le soutien à la charia est considéré comme l'une des caractéristiques définissant l'islamisme, cela n'implique-t-il pas qu'une majorité de musulmans dans le monde pourrait être qualifiée d'islamistes ? Si oui, le terme [islamisme] ne perd-il pas son utilité ?
Pipes : Non, sûrement pas. La charia comporte deux composantes : privée et publique. La première concerne des questions telles que la propreté personnelle, le rituel de la prière, la consommation de nourriture et les relations sexuelles. La seconde concerne l'autorité, la justice, la fiscalité et la guerre. Dans une certaine mesure, la plupart des musulmans suivent la composante privée de la charia. Cela ne fait pas d'eux des islamistes. En revanche, le fait d'exiger l'application de la composante publique de la charia est presque toujours le signe d'une mentalité islamiste, allant du fait de privilégier l'islam et les musulmans à la conduite du djihad.
Burmawi : Vous avez souvent soutenu que « l'islam radical est le problème, l'islam modéré est la solution » et que l'Occident devrait soutenir les musulmans modérés. À votre avis, un musulman peut-il vraiment être « modéré » s'il continue à affirmer l'autorité complète du Coran et de l'Exemple prophétique comme modèles parfaits et éternels pour tous les aspects de la vie ?
Pipes : Oui. Beaucoup de musulmans suivent la charia privée et non la charia publique. Ils prient cinq fois par jour mais n'ont aucune intention de partir à la guerre pour acquérir des esclaves. Un musulman pieux n'a pas besoin d'être islamiste.
Burmawi : En regardant la situation actuelle en Europe, pensez-vous que le continent dispose encore de l'assurance culturelle et de la volonté politique pour arrêter l'expansion de la Maison de l'Islam dans ses quartiers, ou a-t-il déjà atteint un point de non-retour en matière d'endiguement ?
Pipes : L'Europe pourrait [arrêter l'expansion]. Nous en sommes encore au début d'une longue histoire. Si les Européens autochtones décident d'arrêter ou d'inverser la présence musulmane, ils peuvent le faire car ils surpassent les musulmans d'environ 14 pour 1. Par conséquent, si les premiers décident qu'ils en ont assez de l'islamisme, ils peuvent le combattre comme ils le souhaitent.
![]() Danny Burmawi |
Pipes : J'en suis venu à prendre conscience des variations de l'islamisme. Mon premier livre sur le sujet, In the Path of Allah, traite de ce qu'en 1983 on appelait le renouveau islamique en tant que phénomène fondamentalement différent. Ce n'est qu'avec le temps que le phénomène dans son ensemble, y compris ses variantes criminelles et légales, d'Al-Qaïda au mouvement Gülen, est apparu au grand jour.
Burmawi : Si vous pouviez vous asseoir avec votre moi plus jeune dans les années 1970, juste au début de ce parcours, que lui diriez-vous maintenant sur la véritable ampleur et nature de la menace ?
Pipes : L'islamisme ne se limite pas à l'Afrique et à l'Asie, il est une menace à l'échelle mondiale. Plus précisément, jusqu'à la crise autour du roman de Salman Rushdie, Les Versets sataniques, en 1988, je n'ai pas pleinement compris le potentiel islamiste en Occident. Je me considère comme le troisième analyste à avoir reconnu ce danger, après Bat Ye'or et Steven Emerson.



